Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest





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Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest

durant la Guerre froide
Pierre Grémion

Directeur de recherches en sciences politiques

CNRS – Paris (France)

Dans le chapitre introductif de l’ouvrage qui sert de base à ce colloque, Alexander Keynan1 énumère cinq dimensions sur lesquelles les scientifiques peuvent apporter leur contribution à la réduction des tensions entre États et entre Nations : utilisation des canaux de communication établis par la communauté scientifique au-dessus des frontières ; apport de nouvelles idées et de cadres conceptuels ; exemplarité de coopérations réussies là où les politiques échouent à promouvoir de telles coopérations ; développement de mécanismes de vérification de l’observation des traités ; enfin, les scientifiques peuvent aider les gouvernements en permettant de développer des projets communs (projets communs réunissant Américains et Soviétiques par exemple). Un examen de ces cinq dimensions fait apparaître assez rapidement que les social scientists sont principalement concernés par les deux premières à l’exclusion des trois autres. Plus spécifiquement, le problème du conflit de loyauté que rencontrent les scientifiques travaillant à la mise au point de nouveaux systèmes d’arme ne se pose pas pour eux. De plus, ils sont exceptionnellement sinon jamais associés à l’élaboration de traités internationaux dans les domaines militaires (désarmement ; interdiction d’armes) ou civils (protection de l’environnement)2. En revanche leur capacité de coopération et d’influence sur la réduction des tensions rencontre pendant toute la Guerre froide une frontière immatérielle qui double les frontières d’État : celle de l’idéologie professée par le parti-État soviétique et imposée aux pays de sa sphère d’influence.

Dans l’esprit du projet qui est à l’origine de ce colloque la présente communication prendra pour étude de cas l’analyse du Congrès pour la Liberté de la Culture, vecteur du développement des sciences sociales en Europe pendant deux décennies3. Le Congrès pour la Liberté de la Culture se veut à l’origine un outil de contre-propagande pour résister à l’influence intellectuelle du communisme dans les milieux intellectuels de l’Europe de l’Ouest. Il veut aussi permettre aux émigrés de l’Est chassés de leur pays (démocrates de droite ou de gauche) de faire entendre leur témoignage sur la stalinisation de l’Europe centrale et orientale. Un point est à garder en mémoire : la notion de Guerre froide ne se comprend qu’en référence à la notion de guerre totale forgée au cours du second conflit mondial. Conséquence : les services de renseignements vont désormais s’impliquer dans la vie intellectuelle européenne. Ainsi, le Congrès pour la Liberté de la Culture est-il financé par la nouvelle Central Intelligence Agency (héritière de l’Office of Strategic Services) avec l’accord de la Présidence américaine. Du côté adverse, les initiatives inspirées par l’URSS mêlent étroitement renseignement et police politique.

Pendant les premières années de la Guerre froide, du vivant de Staline, la notion d’échange n’a aucune pertinence. Les sociétés soviétisées sont complètement verrouillées. À l’Est, seuls quelques très hauts nomenklaturistes peuvent alors voyager à l’Ouest. Les rares visiteurs occidentaux qui peuvent se rendre à l’Est sont encadrés dans des délégations étroitement surveillées. Si la mort de Staline, en 1953, change le climat il faut cependant attendre l’année 1955 pour une reprise des échanges et plus particulièrement des échanges scientifiques.

I. Hambourg 1953 : science et liberté


Il faut s’arrêter cependant sur la réunion consacrée au thème Science et Liberté organisée en juin 1953 à Hambourg. Elle représente en effet un maillon indispensable à la compréhension des inflexions de la Guerre froide. La manifestation réunit tout à la fois des scientifiques (physiciens et biologistes principalement) et des universitaires tenant des humanités (philosophes et historiens) plus que des sciences sociales au sens où elles émergeront plus tard. La conférence de Hambourg appuyée par la municipalité social-démocrate de la ville rassemble plus d’une centaine de participants4. Elle est marquée par la volonté des scientifiques d’instituer une réflexion autonome par rapport aux conflits et pressions dont ils sont tout à la fois l’objet et l’enjeu : mobilisation en faveur de la paix et de l’interdiction de l’arme atomique organisée par l’URSS et conduite par un physicien français de renom, Frédéric Joliot-Curie ; contrôle et orientation politique de la biologie en URSS ; campagne de dénonciation de la part de l’Union Soviétique relayée par le mouvement communiste international de l’emploi d’armes bactériologiques par les États-Unis en Corée ; exécution pour espionnage des époux Rosenberg aux États-Unis ; mise à l’écart de Robert Oppenheimer dans ces mêmes États-Unis ; conflit autour d’un texte élaboré au sein de la toute nouvelle Unesco portant sur la définition du racisme. La réunion a été préparée par un petite groupe se réunissant autour d’Alexandre Weisberg-Cybulski et comprenant notamment Raymond Aron et Sidney Hook. Weisberg-Cybulski avait embrassé la cause du communisme et s’était installé en URSS en 1931 pour travailler à l’Institut Technique Ukrainien de physique. Il avait été un des fondateurs du Journal de physique soviétique avant d’être victime de la grande purge de 1937. Incarcéré pendant trois ans, il est remis à la Gestapo après signature du pacte germano-soviétique. Transféré à Varsovie, passant dans la clandestinité, repris, Weisberg-Cybulski parvient au lendemain de la guerre à quitter la Pologne pour la Suède avant de s’installer en Angleterre. Il était aux premières loges à Kharkov pour analyser la mise en œuvre de la grande purge dans les milieux scientifiques qu’il devait rapporter, par la suite, dans un ouvrage préfacé par Arthur Koestler. Koestler en effet avait lui aussi passé un certain temps à Kharkov au début des années 30 et lorsqu’il avait appris, en 1938, l’arrestation de son ami et ancien camarade, il avait entrepris une campagne de mobilisation internationale en sa faveur avec le concours d’Albert Einstein, Jean Perrin, Frédéric et Irène Joliot-Curie. Le tandem Weisberg-Koestler reflétait parfaitement, en ce début de la décennie 1950, la configuration de la première résistance intellectuelle au communisme où les hommes des années 30, souvent anciens communistes eux-mêmes, jouèrent un rôle déterminant. Mais, dès après la mort de Staline, et la réunion de Hambourg le montre sans ambiguïté, ces hommes doivent passer la main. La meilleure preuve en est que les organisateurs de la manifestation envisagèrent un moment d’inviter des membres de l’Académie des Sciences d’URSS à participer aux débats : une initiative qui eût très vraisemblablement déclenché l’ire de Koestler quelques mois plus tôt. Si l’initiative n’alla pas à son terme, c’est que l’opposition vint du Bourgmestre de Hambourg, puissance invitante, qui souligna les risques d’une telle initiative : soit accueillir une délégation aux ordres, soit des individualités qui risqueraient de se trouver compromises par la suite.

Les deux acteurs qui donnèrent le ton à la réunion de Hambourg furent, d’une part, les représentants du Bulletin of the Atomic Scientists et, d’autre part, un philosophe britannique, ancien scientifique lui-même, Michael Polanyi5 qui était en relation étroite avec les physiciens américains. Dans son allocution, James Frank ne se contentait pas de mettre en cause le contrôle politique et idéologique de la science en URSS, il mettait également en cause les restrictions apportées à la liberté et la chasse aux sorcières qui sévissait dans les milieux scientifiques aux États-Unis pour se protéger contre les dangers de l’espionnage.

La confrontation de Michael Polanyi avec la conception marxiste de la science était antérieure à la Guerre froide et remontait aux années de la guerre totale. Deux ans avant la conférence de Hambourg, Polanyi avait publié un recueil d’essais6 dont la ligne de fond était l’opposition à John Desmond Bernal dont le livre sur la fonction sociale de la science7 avait eu un grand retentissement en Angleterre. Bernal plaidait pour une planification de la science et dans cette perspective une Association for Scientific Workers agrégea jusqu’à 15 000 membres en Grande-Bretagne. Le mouvement avait également réussi à prendre pied au sein de la British Association for the Advancement of Science par le biais d’une division internationale que le mouvement contrôlait et à travers laquelle il pouvait jeter un pont vers la science soviétique. L’idée de planification de la science volait ainsi de succès en succès. Au cours d’une conférence tenue en janvier 1943 à Londres, Bernal devait déclarer que l’économie de guerre pouvait permettre d’accomplir un pas décisif vers une planification réelle de la science en Grande-Bretagne. C’est ce à quoi Michael Polanyi s’opposait résolument. A une planification de la science fondée sur le positivisme il développait une conception de la science auto-organisée par une communauté de savants soucieux de défendre leur activité en fondant sa légitimité non sur l’utilité de ses applications mais sur la participation de la recherche de la vie bonne au sens où l’entend la tradition philosophique occidentale.

Pour nous en tenir aux humanités8, l’état d’une discipline en URSS, l’histoire faisait l’objet d’un examen détaillé. Le rapport était présenté par un membre de l’université de Zurich, Valentin Giterman. Par suite de l’absence d’historiens travaillant de l’autre côté du rideau de fer à cette réunion, Giterman refusait de dresser un acte d’accusation en l’absence de toute possibilité pour la défense de faire valoir ses droits. Après avoir rappelé les nombreux éléments d’incertitude qui rendaient hasardeux toute prétention à brosser un tableau d’ensemble, il retenait trois caractéristiques principales de la recherche historique soviétique :

— Prépondérance des monographies d’histoire économique sur l’histoire sociale donnant à penser que de nombreux historiens se cantonnent à des sujets inoffensifs pour éviter tout conflit avec le régime.

— Recherche spécifiquement soviétique (reconnaissable à la fréquence des citations de Marx, Engels, Lénine, Staline) dont les principaux axes sont : la situation des classes opprimées dans l’ancienne Russie ; les tendances révolutionnaires germinatives dans l’ancien régime ; les peuples asiatiques négligés par les écrits tsaristes.

— Réfutation des historiens « bourgeois » écrivant sur le monde occidental et ré-interprétation des faits conformément à la vision soviétique de l’histoire faite de la combinaison d’une philosophie économique marxiste et d’une forme de patriotisme russe. La critique des nations occidentales est particulièrement sévère dans le domaine colonial (appât du gain, cruauté, agressivité des nations impérialistes).

À partir de 1935, les autorités soviétiques entreprirent une révision drastique de l’histoire avec l’aide de la police. Les bibliothèques furent purgées et la profession des historiens décimée. Staline présenta une philosophie de l’histoire qui devint immédiatement obligatoire. Rien ne prouve mieux l’absence de liberté académique en URSS que le fait qu’il n’existe aucune histoire, individuelle et collective, du parti bolchevique. Seul Staline en a rédigé une et personne ne s’est risqué à en écrire une autre.

Outre cet examen approfondi d’une discipline, la réunion de Hambourg est également marquée par une réflexion conduite par Raymond Aron sur la spécificité de la situation des sciences sociales. Ni le droit à la vérité scientifique à constituer un corps d’idées autonomes, ni l’accumulation progressive du savoir, ni le statut indépendant de la communauté des savants ne sont aussi assurés dans le cas de l’histoire et de l’économie politique que dans les sciences physiques et biologiques notait Aron. De cette sensibilité des sciences sociales à leur environnement, les idéologies modernes ont construit l’idée qu’elles étaient produites par cet environnement et que leur « vérité » était fonction de la classe, de la race, de la nation. Aron s’employait à réfuter cette proposition commune aux différents totalitarismes. Le contrôle et l’autocorrection des sciences sociales ne peuvent être assurés que par le pluralisme de la collectivité des savants eux-mêmes. Il n’existe pas en ce domaine d’objectivité pure mais une objection en train de se faire.

À la suite de cette réunion, un comité Science and Freedom (éditant un petit bulletin du même nom) fut créé en Angleterre. Présidé par Polanyi, il fut basé à Manchester. Dans le premier numéro du tout nouveau bulletin, Edward Shils théorisait l’idée de communauté autorégulée9. C’est au reste Shils qui, en 1962, transforma le bulletin en une nouvelle revue, Minerva. Minerva se proposait de permettre une réflexion sur les conditions d’existence d’une communauté scientifique authentique capable de débattre de manière autonome de ses orientations normatives. La revue dirigée et inspirée par Edward Shils balaiera ainsi un ensemble de thématiques de l’Institution scientifique contemporaine : science et université, finances publiques et recherche scientifique, démocratisation de l’enseignement, inflexion utilitariste dans les sciences. Toutefois, la revue ne semble jouer aucun rôle spécifique dans les relations Est-Ouest.
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