Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest





télécharger 78.47 Kb.
titreLe rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest
page2/4
date de publication18.05.2017
taille78.47 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > droit > Documentos
1   2   3   4

II. Le tournant de 1955


L’année 1955 est un tournant dans la Guerre froide marqué par les contacts renoués entre Américains et Soviétiques à Genève et l’apparition du terme de détente pour caractériser les relations entre les deux super-puissances. Les relations Est-Ouest et leur évolution deviennent alors une des composantes essentielles des relations internationales. Un des premiers signaux témoignant de la transformation en cours concerne le monde du renseignement : l’élargissement simultané par les USA et l’URSS d’Algier Hiss et de Noël Field, deux figures emblématiques de l’interpénétration des réseaux de renseignements des États-Unis et de l’Union Soviétique dans leur lutte commune contre l’Hitlérisme et ses alliés. Cette libération simultanée mettait un terme à la période des procès à grand spectacle.

C’est sur ce fond de changement des relations politiques que devaient reprendre les échanges scientifiques entre l’Est et l’Ouest. En cette même année 1955, Albert Einstein et Bertrand Russel publient en commun un manifeste endossé peu après par la conférence de Londres (août 1955) organisée par l’Association des parlementaires pour un gouvernement mondial avec la participation de scientifiques et qui devait déboucher sur l’institutionnalisation des Conférences Pugwash10.

Pour les sciences sociales également, cette année 1955 est significative. Elle est marquée en effet par une grande réunion internationale organisée avec l’appui du Congrès pour la Liberté de la Culture à Milan. À la différence de la réunion de Hambourg, cette conférence est appelée à avoir des prolongements organisationnels importants. À l’origine de cette manifestation d’envergure11, on retrouve un des inspirateurs de Hambourg : Michael Polanyi. C’est lui qui en propose d’ailleurs le titre : L’Avenir de la Liberté. Mais la conférence de Milan témoigne du rôle que va désormais jouer Raymond Aron. C’est lui qui préside la conférence de presse destinée au lancement de la manifestation. Comme à Hambourg, deux ans plus tôt, Milan repose sur un axe américano-britannique, mais politique cette fois, et non plus scientifique. Il réunit d’un côté l’aile intellectuelle de gauche du parti démocrate, Americans for Democratic Action (avec deux de ses figures phares l’historien Arthur Schlesinger et l’économiste John K.Galbraith) et de l’autre une délégation de l’aile réformiste du parti travailliste britannique conduite par Hugh Gaitskell. L’Angleterre est donnée en quelque sorte en exemple aux sociétés européennes. Les nationalisations qui y ont été entreprises au lendemain de la Seconde Guerre mondiale n’ont pas plongé le pays dans le cauchemar totalitaire (comme certains le redoutaient) tandis que les politiques de redistribution conduites par l’État ont supprimé la grande pauvreté. L’Angleterre offre en outre un modèle de démocratie apaisée : les institutions démocratiques n’y sont pas contestées et le socialisme n’y a jamais été doctrinaire ou marxiste. La conférence prenait acte de la fin des dogmatismes en matière de politiques économiques surmontant les oppositions doctrinales entre libéralisme et planification. Caractéristique à cet égard est la communication présentée par le sociologue belge Henri Janne ; Janne distinguait trois types de planification : la planification intégrale débouchant sur le totalitarisme, la planification corporatiste de type fasciste, la planification souple, support d’une politique travailliste. C’était bien évidemment ce troisième modèle qui était recommandé.

C’est sur cet arrière-fond tout à la fois politique et économique que l’émergence et le développement des sciences sociales vont opérer. Ce tournant se traduit parallèlement par l’effacement progressif de deux catégories d’acteurs qui avaient marqué la première période de la Guerre froide. Ce sont d’abord les écrivains anciens communistes des années 20 et 30 dont un livre publié au lendemain de la guerre, The God that Failed12 exprimait les espoirs déçus. Ce livre avait en quelque sorte fourni la plate-forme pour le lancement du Congrès pour la Liberté de la Culture en 1950. Ces hommes s’étaient d’autant plus engagés dans le combat pour la liberté que certains d’entre eux avaient travaillé pour les réseaux kominterniens autour de Willy Munzenberg à l’époque de la mobilisation antifasciste. Ce sont ensuite les fédéralistes européens dont le poids et le rôle déclinent très rapidement après l’échec du projet de Communauté Européenne de Défense en 1954. À leur manière, les fédéralistes européens étaient eux aussi des hommes des années 30 dont l’heure venait à passer13.

Le développement des sciences sociales s’inscrit donc dans un double mouvement : la sortie des mentalités et des pratiques de la guerre totale au profit d’une rationalisation des procédures et des échanges entre deux mondes qui demeurent cependant antagonismes ; la rupture avec les catégories de pensée et la Weltanschaung des années 30. À Milan, c’est à un jeune sociologue américain, Daniel Bell (il a alors 37 ans), qu’il revenait de marquer cette rupture14. En même temps que s’opère la rupture avec les grandes mobilisations idéologiques sont posés la singularité et l’exceptionnalisme de la société américaine dont le développement a su éviter les deux abîmes que sont le nationalisme et le totalitarisme dans lesquels se sont précipitées les sociétés européennes depuis leur entrée dans la modernité à la suite de la Révolution Française. L’Amérique donne en quelque sorte congé tant aux « non-conformistes des années 30 » qu’aux hommes de la « Red Decade ».

Ainsi, dès le milieu de la décennie 1950, le développement des sciences sociales est-il indissociable d’un modèle d’intervention international américain tout à la fois modèle de modernisation socio-politique des sociétés industrialisées et support d’un Kulturkampf au sein des sociétés européennes, que celles-ci appartiennent à l’ensemble démocratique, à l’ensemble autoritaire (péninsule ibérique) ou aux sociétés sous contrôle soviétique. On peut schématiquement décrire ce modèle autour de quatre dimensions :

1) Une dimension philosophique tout d’abord avec le pragmatisme qui constitue une matrice commune à tous les auteurs qui, aux Etats-Unis, analysent et pensent le communisme comme un phénomène totalitaire15. Replacé dans une perspective historique, on peut ainsi considérer le Congrès pour la Liberté de la Culture comme un opérateur du transfert du concept de totalitarisme du nazisme au communisme, transfert largement accepté aux États-Unis mais plus difficilement accepté dans les diverses sociétés européennes. On notera qu’en 1955, à Milan, l’interrogation porte désormais sur les capacités éventuelles du totalitarisme soviétique à changer.

2) Si, selon une formule utilisée à l’époque «l’Amérique est la mère des sciences sociales »16, ces sciences sociales sont toujours envisagées dans une perspective d’action. La recherche se place dans une perspective d’applied research. La formule utilisée par J.K. Galbraith à Milan, appelant les intellectuels à se détourner de la foi sociale pour se tourner vers la science sociale, est des plus éclairantes. Se détournant des millénarismes, les intellectuels sont invités à se tourner vers l’expertise et l’ingénierie sociale. Le changement des comportements collectifs et des institutions sociales devient dès lors le maître mot de cette orientation.

3) En troisième lieu, les universités deviennent le pivot décisif pour la mise en oeuvre de cette stratégie. Si l’Europe conservait une supériorité dans la littérature et dans les Arts (ceci, bien évidemment avant que New York ne devînt la capitale mondiale de l’Art contemporain), on a conscience, parmi les membres de l’élite décisionnelle américaine, que les États-Unis offrent un modèle d’excellence universitaire inégalé. Ce rôle central des universités va se trouver renforcé par un facteur de politique intérieure, composante déterminante des années de Guerre froide : le maccarthysme. En réaction au populisme et à l’isolationnisme qui agitent la société américaine, les dirigeants des grandes universités vont se rapprocher du gouvernement fédéral et des think tanks (comme la Rand Corporation créée au sein de l’Armée de l’Air) et accentuer leur orientation universaliste en accompagnant étroitement les options du Département d’État17. Les grandes universités américaines vont-elles ainsi être appelées à jouer un rôle déterminant dans les relations internationales. En 1960, une brochure publiée par la Fondation Ford, The University and World Affairs, indique que les universités ont, dans leur mission, de créer une société internationale libre ce qui, corrélativement, implique la prise en charge de la confrontation idéologique avec les soviétiques.

4) Quatrième dimension du modèle : le rôle joué par les Fondations et, plus spécifiquement pour les sciences sociales, par la Fondation Ford18. Sans méconnaître le rôle d’autres Fondations dès avant la guerre (Rockefeller, Carnegie) il n’en demeure pas moins que la Fondation Ford apparaît comme l’un des acteurs clefs de la nouvelle alliance agissant en quelque sorte entre le gouvernement fédéral des États-Unis et l’Unesco. Sa division internationale, dirigée par Shepard Stone, et qui prend forme précisément dans les années 1954-1955, jouera un rôle particulièrement actif en ce domaine.

Les caractéristiques de ce modèle d’intervention d’une politique culturelle américaine, au sein de laquelle est enchâssé le développement des sciences sociales, ne doivent pas faire oublier qu’entre 1955 et 1960 une très grande période de créativité caractérise les sciences sociales et particulièrement la sociologie. Il suffit de mentionner quelques ouvrages marquants de l’époque : L’Opium des Intellectuels (Aron), Class and Class Conflict in Industrial Society (Dahrendorf), The End of Ideology (Bell), Political Man (Lipset). La sociologie semble devenir la science reine et prendre le pas sur l’économie. C’est dans le sillage de ce renouveau intellectuel, appuyé par l’interventionnisme américain, que se mettent désormais en place de nouvelles institutions de recherche19 un peu partout en Europe de l’Ouest.
1   2   3   4

similaire:

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconLes relations économie- histoire et le statut scientifique des sciences...
«La recherche des fondements d'une méthodologie des sciences sociales est la tâche la plus importante de ce temps dans le domaine...

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconAnthropologie générale : à l'interface des sciences sociales et des sciences naturelles
«une anthropologie, c’est-à-dire un système d'interprétation rendant simultanément compte des aspects physique, physiologique, psychique...

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconL'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission
«Que sais-je ?», 1995 (2e éd.), 128p.; trad indonésien (Penerbitan Universitas Atma Jaya, Yogyakarta) [En préparation dans Les Classiques...

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconBibliographie Thèse
«Observer et comprendre les évolutions démographiques» in Chenu A. et Lesnard L. (dir.), La France dans les comparaisons internationales-Guide...

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconRÉsumé Ce travail confronte les résultats d'une comparaison dans...

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconMaster en Sciences sociales de l’ehess mention «Histoire des sciences, technologies et sociétés»

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconSociabilité : ensemble des relations sociales d’un individu et des...
«look» est à la fois imitation et distinction. IL est normatif, au risque de la stigmatisation et de l’exclusion

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconEntremêlement de relations sociales de travail, de parenté et d’amitié....
«The Facebook» s’élargit aux autres universités américaines et canadiennes. Les créateurs ajoutent de nouvelles fonctionnalités notamment...

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconHistoires des relations sociales Avenir du syndicalisme européen

Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest iconLes sept laïcités françaises. Le modèle français de laïcité n’existe pas
«l’objectivité de la connaissance dans les sciences sociales et politique» (pour paraphraser l’étude de 1904 de Max Weber), même...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com