Le rôle des sciences sociales dans les relations Est-Ouest





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IV. Implication des niveaux gouvernementaux


En première approximation, on peut dire que le mouvement des sciences sociales qui irriguait l’Europe de l’Ouest et touchait certains secteurs de la vie académique en Europe de l’Est excluait, dans ce dernier cas, la science politique et les problèmes du pouvoir. Cependant, sur la fin de la décennie 1960, un nouveau pas est franchi avec la politique de création de Business School en Europe, dont l’Europe de l’Est, et le projet de création d’un Institut d’analyste de système commun à l’Est et à l’Ouest. À beaucoup d’égards, on eut considéré que ce développement représente un substitut à une science politique impossible. Les questions de la répartition du pouvoir et de la légitimité sont mises entre parenthèses au bénéfice d’une approche gestionnaire. Toutefois, ce nouveau pas ne peut être franchi qu’avec l’accord des plus hautes autorités politiques au tournant des années 1966-1967.

Si l’Amérique a pu être considéré comme la mère des sciences sociales, elle devient bientôt la Mecque des Business Schools. Les deux mouvements vont, au demeurant, converger25 et les États-Unis devenir exportateurs en matière de business education26. Un triple tournant marque l’origine du processus : l’arrivée à la tête de la Fondation Ford de Mc George Bundy ; le discours, l’année suivante, de Robert Mc Namara évoquant le « managerial Gap » entre l’Europe et les États-Unis » ; enfin, toujours en 1967, la parution en France du livre de Jean-Jacques Servan-Schreiber, Le Défi Américain27qui devait exercer une influence significative sur l’accélération de la politique de la Fondation Ford en faveur de la création de business schools en Europe. Dès juillet 1970, la fondation lançait un programme de management education en Pologne et en Hongrie et des contacts étaient pris au plus haut niveau gouvernemental en URSS (Jermen Gvishiani).

Le projet de l’International Institute for Applied System Analysis s’inscrit dans la même perspective28. La proposition d’une initiative permettant de jeter un pont entre les USA et l’URSS vient du Président Johnson lui-même. C’est Mc George Bundy qui prend en main les négociations pour la création de ce qui est appelé, au départ, un « East-West Institute of Management and Administration ». Un membre de Harvard Business School, Joseph Bower, y est étroitement associé. Et l’on retrouve, à nouveau, Jermen Gvishiani, vice-président du Comité d’État pour la Science et la Technologie (et par ailleurs gendre de Kosygine) comme principal partenaire de Bundy. L’institut ouvre ses portes en Autriche en 1972. Les recherches qu’il lancera sont des recherches à forte connotation technique sur l’énergie, l’agriculture, l’écologie, les changements climatiques, la pollution atmosphérique, les ressources en eau, les transports. Notons que cet institut multilatéral non gouvernemental n’évitera pas les problèmes de pénétration par les services de renseignement soviétiques.

Mais cette montée d’un cran des initiatives gouvernementales se trouve bientôt en porte-à-faux par suite de l’écrasement de la dernière expérience révisionniste en Europe du Centre-Est avec l’invasion de la Tchécoslovaquie. La fertilisation croisée qui pouvait être envisagée entre applied research et révisionnisme marxiste n’a désormais plus aucun fondement29. Une fois de plus, l’évolution du système butait sur le pouvoir. Si le révisionnisme tchécoslovaque dans les six premiers mois de l’année 1968 était parvenu à un pluralisme imparfait, c’était ce pluralisme même imparfait qui était intolérable pour l’Union Soviétique. Dès lors, c’est une tout autre dynamique politique et morale qui va l’emporter. L’historien notera la coïncidence : 1972 qui voit l’ouverture de l’I.I.A.S.A. est aussi l’année où, en Union Soviétique, le vieux mot russe inakomysliachtchii (« ceux qui pensent autrement ») cède la place au mot dissident qui acquiert bientôt une dimension et une résonance internationales30. La Fédération de Russie, au sein de l’Union, est en effet, depuis la publication du rapport Krouchtchev, le siège d’une activité scientifique indépendante qui commence avec les historiens. C’est au début de la décennie 1960 que des historiens (Roy Medvedev, Alexandre Nekrich) entreprennent des enquêtes et publient des travaux sur des points de l’histoire soviétique (déportations ; Seconde Guerre mondiale) en dehors des cadres rigidifiés présentés par Gitermann quelque 10 ans plus tôt à la réunion de Hambourg. En 1970, un nouveau seuil est franchi avec la création par trois physiciens (A. Sakharov, V. Tchalidzé, A. Tverdokeblov) d’un comité des droits de l’homme. Cette pensée libre qui, au départ, se situait encore dans une perspective réformiste socialiste, abandonne peu à peu cette orientation31. La dissidence développe désormais une action non violente en dehors de toute perspective réformatrice en se fondant sur trois principes : respect de la légalité, refus de toute violence, transparence. C’est parmi les philosophes, les historiens, les linguistes que se recrutent les principales figures de la dissidence. On est loin des social sciences et de l’applied research. On peut parler à l’inverse d’un retour aux Humanités. Mais il est difficile de leur dénier un rôle historique par rapport aux deux dimensions que nous avons retenues pour ce tour d’horizon : créer des canaux de communication par-dessus les frontières et apporter de nouvelles idées qui influenceront les idées et les cadres conceptuels en Europe occidentale.

1 Alexander Keynan, « The Political Impact of Scientific Cooperation on Nations in Conflict : an overview » in Allison L.C. de Cerreno & Alexander Kennan, Scientific Cooperation, State Conflict. The Rôle of Scientists in Mitigating International Discord, New York, Academy of Science, 1998.

2 Le seul exemple contraire qui vient immédiatement à l’esprit est celui des géographes lors de l’élaboration du traité de Versailles qui met un terme à la première guerre mondiale ; aucune situation comparable n’existe en Europe après la Seconde Guerre mondiale.

3 Le Kongress für Kulturelle Freiheit qui en est la première manifestation est organisé dans le secteur d’occupation de l’armée américaine à Berlin en juin 1950. Il répond au Congrès de Wroclaw réuni en Août 1948 au terme d’une initiative polono-soviétique. Le Congrès de Wroclaw est à l’origine du Mouvement des partisans de la paix.

4 Distribution de la participation

Physiciens Biologie Autres Philosophie Autres Total

chimistes Histoire

Allemagne 1 9 3 25 7 45

États-Unis 4 1 1 5 2 13

Grande-Bretagne 1 2 1 3 3 10

France 2 - 1 5 1 9

Italie - 1 1 1 2 5

Suède 4 - - 1 - 5

Autres 6 6 2 6 2 20

Total 18 19 9 46 17 107


5 Michel Polany (1891-1976), savant d’origine hongroise, commence une carrière de chimiste à Berlin puis à Manchester avant de s’orienter vers la philosophie et les sciences sociales.

6 Michael Polanyi, The Logic of Liberty, Routledge and Kegan Paul, 1951.

7 J.D. Bernal, The Social Function of Science,

8 Sous le chapeau science et liberté, la conférence de Hambourg opéra un vaste balayage construit autour de cinq thèmes : idéologie et science ; science et responsabilité morale ; science et scientisme ; condition de la science dans les pays totalitaires ; conditions de la science dans les pays libres. Un livre reprenant communication et débats fut publié sous le titre Science and Freedom, Martin Secker & Warburg, Londres, 1955.

9 Edward Shils, « Thoughts after Hambourg », Science and Freedom, n° 1, 1954.

10 Joseph Rotblat, Pugwash. A History of the Conference of Science and World Affairs. Czechoslovak Academy of Science, 1967.

11 140 participants se retrouvent du 12 au 17 septembre 1955 dans la capitale lombarde. A la différence des réunions précédentes soutenues par le Congrès pour la Liberté de la Culture, celle-ci réunit un nombre significatif de participants venus des États nouvellement décolonisés. En effet l’année 1955 est également marquée par la Conférence Internationale de Bandoeng qui va donner naissance au mouvement des pays non alignés. La détente entre l’URSS et les États-Unis se traduit désormais par une compétition entre modèles de développement économique et politique pour les États qui s’émancipent des colonisations britanniques, françaises et neerlandaises.

12 Arthur Koestler, Ignazio Silone, Richard Wright, André Gide, Louis Fischer, Stephen Spender, The God that Failed, Londres, 1949.

13 Le cas de l’écrivain suisse Denis de Rougemont est exemplaire à cet égard. Rapporteur de la commission culturelle du Congrès de la Haye en 1948, il prend peu après la présidence d’un Centre Européen de la Culture à Genève en même temps qu’il devient président du Conseil d’Administration du Congrès pour la Liberté de la Culture. Son idée est d’obtenir que le Plan Marshall accepte de consacrer une partie des crédits destinés à l’aide économique au soutien d’initiatives culturelles. Il échoue cependant en 1951 à mettre sur pied une grand réunion pan européenne d’écrivains. Après que la Fondation Ford ait refusé de prendre le relais du Plan Marshall pour financer le Centre de Genève, Rougemont s’emploie à créer une Fondation Européenne de la Culture. Cette fondation prend quelques années plus tard son autonomie : transférée à Amsterdam, elle devient une fondation de droit neerlandais présidée par le prince Bernhart.

14 Daniel Bell, « America as a mass society : a critique » reproduit in Daniel Bell, The End of Ideology, The Free Press, 1960.

15 John Patrick Diggins, The Promise of Pragmatism, University of Chicago Press, 1994.

16 Francis Sutton, « The Ford Foundation and Europe : ambition and ambivalence » in G. Gemelli (ed.), The Ford Foundation and Europe (1950’s-1970’s), European Inter University Press, Brussels, 1998.

17 En ce sens on peut parler d’un phénomène socio-politique commun aux sciences de la nature et aux sciences sociales : celui d’une « nouvelle alliance » au sens où l’entend Dominique Pestre. Dominique Pestre, « Les physiciens dans les sociétés occidentales de l’après-guerre », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, janvier-mars 1992.

18 La Fondation Ford ne se limite naturellement pas aux sciences sociales. Cf. notamment John Krige, « The Ford Foundation, European Physics, and the Cold war », H.S.P.S., février 1999.

19 Pour prendre l’exemple de quelques acteurs rassemblés à Milan notons que Raymond Aron créera à Paris un Centre de Sociologie avec le concours de la Fondation Ford ; Bertrand de Jouvenel animera un projet international, Futuribles financé par la Ford également ; Henri Janne, pour sa part, prendra la tête d’un projet de prospective européenne à l’Université Libre de Bruxelles. Adriano Olivetti enfin, qui conclut la réunion de Milan, est le protecteur des sciences sociales en Italie. Après sa mort en 1960 une Fondation portant son nom poursuivra son oeuvre.

20 Volker R. Berghahn, « Shepard Stone and the Ford Foundation » in Gemelli ed., op. cit.

21 Raymond Aron, postface, Le Dieu des Ténèbres, Calmann-Levy, 1950.

22 Daniel Bell, Work and its discontent, Beacon Press, 1956. Jusqu’en 1958, Bell mène une carrière de journaliste en parallèle à un enseignement de sociologie. En 1958, il choisit la carrière académique et devient professeur associé à Colombia University à New York. En 1965, il fonde avec Irving Kristol la revue Public Interest et en 1969 quitte Columbia pour Harvard.

23 Hugh Clegg, Industrial Democracy and nationalisation. A Study prepared for the Fabian Society, Basil Blackwell, 1955.

24 OCDE, Les Sciences sociales et la politique des gouvernements, rapporteur Jean-Jacques Salomon, Paris, 1966. On notera l’importance de la participation des sociologues dans la commission qui élabore ce rapport : Raymond Aron, Ralf Dahrendorf, Franco Ferraroti, Paul Lazarsfeld.

25 Ainsi en 1958 la Fondation Ford aide-t-elle, en collaboration avec Harvard Business School, un projet destiné à transformer le management en Applied Social Science. Trois Social Scientists sont impliqués dans ce projet : le politologue Robert Dahl, le sociologue Paul Lazarsfeld et le psychologue Maison Haire.

26 Giuliana Gemelli, « From imitation to cooperation : the Ford Foundation and management education in Western and Eastern Europe (1950’s-1970’s) » in G. Gemelli, op. cit.

27 Jean-Jacques Servan-Schreiber, Le Défi Américain, Denoël, 1967. Dès cette époque, Jean-Jacques Servan-Schreiber, propriétaire d’un grand journal de centre gauche disposant d’une audience nationale, devient le candidat officieux de la diplomatie américaine pour succéder éventuellement à Charles de Gaulle à la présidence de la République Française.

28 Alan Mc Donald, « Scientific Cooperation as a Bridge Accross the Cold war Divide. The case of the I.I.A.S.A. » in A.L.C. de Cerreno and A. Keynan, op. cit.

29 Caractéristique de l’esprit de l’époque est le groupe de travail créé en 1966 au sein de l’Académie des Sciences Tchécoslovaques aboutissant à l’ouvrage La civilisation au Carrefour qui connaîtra un succès international certain. Le cadre théorique du programme est celui de la philosophie de la science de John Desmond Bernal avec importation de pièces et de morceaux de travaux de sciences sociales occidentales.

30 Cécile Vaissié, Pour votre liberté et pour la nôtre, le combat des dissidents de Russie, Robert Laffont, 1999.

31 L’année 1975 marque un tournant. Elle voit d’une part la signature des accords sur la coopération et la sécurité en Europe et la publication de deux textes fondateurs de la dissidence : A. Shakarov, Mon pays et le monde, en URSS et V. Havel Lettre à G. Husak, Président de la République en Tchécoslovaquie.
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