Une misère noire Paupérisation





télécharger 122.41 Kb.
titreUne misère noire Paupérisation
page3/5
date de publication22.05.2017
taille122.41 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > droit > Documentos
1   2   3   4   5

Montrer patte blanche

En sortant de sa condition


Les Bretons ont été vivement critiqués pour leur soumission au clergé : « Il n’est pas de meilleurs chrétiens que cette crapule de Bretagne ; […] C’est le nègre de la France, cher aux ensoutanés »1. La religion a cependant permis à certains d’eux de se hisser au-dessus de leur condition : « Quand l’enfant, l’adolescent d’hier revient comme prêtre en visite au foyer, ce n’est plus en fils ou en frère, c’est en supérieur »2. En Afrique, les missionnaires — dont beaucoup étaient bretons — enseignèrent aux Noirs qu’ils descendaient de Cham le maudit, mais permirent, au prix d’un véritable « dressage »3, à ceux « qu’il est convenu d’appeler improprement “les évolués” »4 de s’élever à la dignité de prêtres et d’intégrer ainsi l’élite coloniale. Une autre façon de se hisser au-dessus de leur condition fut de participer aux guerres.

Le rôle historique des « tirailleurs sénégalais » sur les champs de bataille est connu : les « Dogues noirs de l’Empire », selon l’expression de Senghor5, se distinguèrent par leur courage, notamment lors de la Grande Guerre. Cela a valorisé l’image des Noirs dans les représentations sociales ; cependant, cela a également alimenté des stéréotypes racistes et dégénéré en victimisation :

Quantitativement, les régiments sénégalais n’ont pas eu plus de morts que les régiments corses, bretons, occitans. […]. Pourtant, la mémoire collective a retenu cette idée, parce que dans l’histoire de France, quand vous n’avez pas de place, vous prenez la place qu’il vous reste, celle des victimes de l’histoire6.

Les Bretons également ont fait preuve de courage sur les champs de bataille7 et cultivé une forme de victimisation, exploitée politiquement8. Cependant, une autre façon de sortir de sa condition, sans passer par la guerre dont il est la métaphore, est de pratiquer un sport à haut niveau.

Au prix d’un dressage du corps (et non de l’esprit comme pour entrer dans le clergé) mais sans risquer sa vie (comme en temps de guerre), le sport peut, en effet, permettre à une élite de s’ériger au-dessus de sa condition, symboliquement et, parfois, financièrement. Ce choix a été effectué avec succès par beaucoup de Noirs, notamment en athlétisme, où « les coureurs d’origine africaine détiennent tous les records du monde, sans exception »9 et en football, un sport qui fit dans les colonies françaises d’Afrique une entrée « à peu près analogue à celle du christianisme : affaire de Blancs d’abord, de conversion ensuite »10. Des Bretons se sont également fait remarquer en football mais là où ils se sont particulièrement distingués, c’est en vélo, un sport où Jean Robic, Louison Bobet ou Bernard Hinault ont donné des Bretons une image conforme au stéréotype : courageux et entêtés !

On peut donc, pour s’extraire des représentations dévalorisantes, tenter de sortir de sa condition par la religion, la guerre ou le sport. Mais on peut également élever la voix.

En s’exprimant


Le mouvement de la Négritude a été, dans les années 1930, l’occasion d’un bouillonnement contestataire mettant en cause les représentations des Noirs. « Constituée par l’ensemble des valeurs de la civilisation noire » selon Senghor, la Négritude n’est pour Césaire que « la conscience d’être noir, simple reconnaissance d’un fait qui implique acceptation, prise en charge de son destin, de son histoire et de sa culture »1. C’est donc un mouvement pluriel, dont la version senghorienne a été critiquée pour son essentialisme, notamment par Fanon2 ou, plus récemment, par le courant de la Créolité. En Bretagne également, des auteurs ont tenté d’inverser les stigmates par l’écriture ; il est frappant, d’ailleurs, de constater à quel point ils ont dépeint les Bretons dans les mêmes termes que les zélateurs de la Négritude3. Toutefois, la Bretagne n’a pas engendré de Césaire ou de Fanon. Elle a produit, en revanche, de bons musiciens.

Pour les Noirs comme pour les Bretons (et bien sûr pour les white niggers irlandais), la musique a été un moyen d’expression populaire et de regain d’estime de soi. Vinrent d’abord le succès de Théodore Botrel, chansonnier en costume breton qui entonnait des chants folkloriques et des hymnes à la gloire de la France lors de la Première Guerre mondiale4, et de Joséphine Baker qui, vêtue d’un simple pagne de bananes, dansait sur un rythme de charleston dans les années 1920. Puis, la France découvrit la musique noire américaine : le jazz, d’abord, le rhythm ’n ’blues et la soul dans les années 1950, le funk dans les années 1960 et enfin le rap et le hip hop à partir des années 1980. Quant à la musique bretonne, elle ne perce véritablement qu’à partir des années 1970, lorsqu’Alan Stivell rencontre un grand succès et enclenche ainsi une vague bretonne, suivie d’une seconde vague dans les années 1990. Cette impulsion musicale accompagne et nourrit l’élan revendicatif.

On date généralement l’apparition de la revendication bretonne de la fin des années 1890. Cependant, dans sa version contemporaine, elle apparaît dans les années 1960, avec la création de l’UDB, Union démocratique bretonne (un parti autonomiste de gauche toujours actif) et du FLB, Front de libération de la Bretagne (un mouvement indépendantiste clandestin, dont l’activité a cessé en 2000). Le succès de la vague musicale bretonne des années 1970 a stimulé ce mouvement politique ; toutefois, n’obtenant pas de succès décisif, il s’est essoufflé et beaucoup de ses militants se sont reconvertis dans l’action culturelle. Le mouvement noir, en revanche, est bien plus récent : on peut dater son acte de naissance du 26 novembre 2005, lorsque plusieurs dizaines d’associations se sont fédérées au sein du Conseil représentatif des associations noires (Cran), avec pour objectif la lutte contre les discriminations, ainsi que la mémoire de l’esclavage et de la colonisation. En quelques années, ce mouvement a obtenu une audience médiatique jamais atteinte par le mouvement breton. Tous, cependant, ne souhaitent pas emprunter la voie de la revendication.

En s’assimilant


L’une des façons de s’assimiler consiste à se rendre invisible aux yeux du dominant. C’est ainsi que beaucoup de Noirs cherchent à s’éclaircir la peau à l’aide de substances chimiques. Plusieurs pays, dont la France, ont interdit les plus toxiques d’entre elles mais la pratique — douloureuse — continue1. Un autre procédé consiste à se rendre inaudible. C’est ce que les Bretons ont fait en abandonnant leur langue et en s’efforçant de se débarrasser de leur accent, telle Hélène qui m’a confié avoir « tout fait pour essayer de changer [sa] voix »2. Le rejet par un enfant de la langue, de l’accent et, plus globalement (comme cela s’est fait en Bretagne) du mode de vie de ses parents, n’est pas physiquement douloureux mais porte à conséquence. « Identité niée et négation de soi signifient l’intégration d’un conflit insoluble, élément d’une existence impossible, et structurent un univers de déchirements3. »

Ceci peut conduire à une perte d’humanité : l’aliénation. C’est un sujet de préoccupation commun aux auteurs noirs et bretons : selon Fanon, le Nègre aliéné « se place en pleine névrose situationnelle »4 et pour Philippe Carrer, en Bretagne, « nous sommes confrontés à une pathologie du narcissisme »5. Souvent, l’approche de l’aliénation par les auteurs bretons relève de la plainte : « À la fin, qui sommes-nous donc ? Des voyants ou des aveugles ? Des êtres libres ou de pitoyables aliénés6 ? » Tandis que chez Fanon, l’expression est combative :

La véritable désaliénation du Noir implique une prise de conscience abrupte des réalités économiques et sociales. S’il y a complexe d’infériorité, c’est à la suite d’un double processus :

— économique d’abord ;

— par intériorisation ou, mieux, épidermisation de cette infériorité, ensuite7.

On peut également s’assimiler en riant de soi. Ce serait un signe d’ouverture d’esprit. En réalité, la frontière est mince de l’autodérision à l’autodénigrement, ce « lot commun des colonisés »8. Un tel type d’humour existe aux Antilles, il existe également en Bretagne depuis, au moins, les années 1950. Prolongeant, en quelque sorte, l’humour de Bécassine, les Bretons se dépeignent comme lourdauds, maladroits et frustes. La caricature peut parfois, être poussée à son paroxysme, en représentant les Bretonnes coiffées de rouleaux de papier hygiénique ou en donnant une image avilissante des Bretons9. Il s’agit là d’un humour ethnique auto-dégradant, analysé par S. Juni et B. Katz en termes de « pseudo-masochisme ». Il consiste selon eux, face à une tension intra-psychique forte, en une « manœuvre tactique de désarmement »1.
1   2   3   4   5

similaire:

Une misère noire Paupérisation iconSuperstitions, Crime et Misère
«perte de face» — Questions d’argent — Piété filiale — Fidélité conjugale — Maladies et misère — Folie et religiosité — Pour éviter...

Une misère noire Paupérisation iconI où une minute de joie fait plus que dix-sept années de misère

Une misère noire Paupérisation iconLa misère, Messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous...

Une misère noire Paupérisation iconS d f une situation à l’avenir assuré
«Faire passer tous les générateurs et profiteurs de misère pour des sauveurs potentiels»

Une misère noire Paupérisation iconBulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de...
«Le Seigneur dit : “J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des...

Une misère noire Paupérisation iconUne exposition des archives départementales du Var
«force noire», les troupes «coloniales» à Fréjus et contribution par la mobilisation générale qui arracha des milliers de Varois...

Une misère noire Paupérisation iconCette histoire rappelle à bien des égards l’aventure malheureuse...
«Un sentiment de malaise inexprimable commença … à fermenter dans tous les cœurs jeunes», qui «se sentaient au fond de l’âme une...

Une misère noire Paupérisation iconBalthazar est disponible en éditions limitées de 50 pièces par couleur...

Une misère noire Paupérisation iconSimulation d’un lancer de deux dés avec Scracth2
«costume» et selectionner la couleur noire. Tracer un carré noir dans la fenêtre «graphique»

Une misère noire Paupérisation iconHistoire (Antiquité)
...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com