Une misère noire Paupérisation





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Conclusion


L’expression « nègre blanc » n’a pas été employée en tant que slogan par le mouvement breton comme elle l’a été par le mouvement québécois, sous la plume de Pierre Vallières2. Elle n’a pas non plus été régulièrement employée sous forme d’insulte à l’encontre des Bretons comme cela a pu être le cas pour les Irlandais immigrés aux États-Unis. En revanche, Bretons et Nègres ont souvent été comparés avec un même mépris au xixe et au début du xxe siècle. Nous avons donc voulu rechercher, par-delà les évidentes dissemblances, d’éventuelles analogies entre des expériences vécues par des Noirs, des Irlandais et des Bretons. Or, force est de constater que nous en avons trouvé beaucoup. Le plus difficile n’a pas été de collecter ces analogies mais de laisser de côté les nombreux autres exemples qu’il eût été possible de mentionner. Quel sens donner, toutefois, à ces analogies ?

Il convient, pour répondre à cette question, de rappeler à quel point les expériences vécues par ces trois populations diffèrent. Les Noirs constituent un vaste ensemble de nations et de populations d’origine africaine qui ont, à différentes périodes, de gré ou de force, migré vers d’autres continents et s’y sont établis. Au cours des siècles passés, des millions d’entre eux ont subi l’esclavage et la déportation. Or, non seulement les Bretons n’ont jamais vécu une telle tragédie collective mais, du port de Nantes, beaucoup d’entre eux ont jadis participé aux traites négrières. Quand une domestique bretonne se plaint, en 1904, que « les maîtres […] nous considèrent comme des esclaves », le mot « esclave » relève de la métaphore3. Quant aux Irlandais, ils ont subi une oppression raciale que les Bretons n’ont jamais connue :

Tout au long de plus grande partie du xviiie siècle, l’Irlande a été gouvernée par un arsenal législatif généralement appelé les Penal laws, les « lois pénales ». Selon les termes de ces lois, les catholiques ne pouvaient ni voter ni être élus au Parlement, ni exercer de responsabilités municipales, ni pratiquer la loi, ni exercer aucune responsabilité militaire ou de fonction publique, ni ouvrir une école, ni enseigner, ni être précepteurs, ni suivre des cours à l’université, ni envoyer leur leurs enfants dans des écoles étrangères4.

Puis, l’Irlande a été frappée par une terrible famine que la Bretagne n’a, non plus, jamais connue :

De 1841 à 1851, la population irlandaise a décliné de huit millions à six millions et demi. Si l’on prend en considération la croissance de la population qui se serait normalement produite, il est probable que durant ces années un million de personnes sont mortes de faim ou des maladies générées par la faim, ou ne sont pas nées, et qu'un autre million et demi de personnes ont émigré5.

Enfin, une fois débarqués aux États-Unis, les Irlandais se sont trouvés dans une société où la couleur de la peau était importante pour déterminer la position sociale et où ils étaient consignés sinon à la race noire, du moins à une race intermédiaire, située socialement entre la race noire et la race blanche. Là encore, les Bretons n’ont pas connu cela : la société française n’est pas fondée sur la race et les Bretons n’ont pas eu à faire preuve de racisme pour s’intégrer1. (Quant à ceux qui ont migré aux États-Unis, bien moins nombreux et plus tardivement que les Irlandais, ils semblent avoir été bien accueillis2). Les Bretons ne sont donc pas des « nègres blancs ».

Que signifient, alors, les analogies que nous avons constatées ? Que, par-delà les différences de degré et de circonstances, nous avons affaire, dans les trois cas, à des populations minoritaires ; non pas numériquement mais sociologiquement. C’est-à-dire des populations dominées. La société bretonne ayant été absorbée par la France aux xve et xvie siècles, les spécificités linguistiques et culturelles de ses habitants (en grande majorité paysans) leur ont d’abord valu de passer pour des sauvages aux yeux d’une bourgeoisie française qui a ensuite découvert leur charme exotique3, avant de les assimiler. Un peu comme les Noirs, selon Césaire : « L’histoire des Nègres est un drame en trois épisodes. [Ils] furent d’abord asservis (des idiots et des brutes […])… Puis on tourna vers eux un regard plus indulgent. On s’est dit : ils valent mieux que leur réputation. Enfin, on a essayé de les former. On les a assimilés4. »

1 Tailhade L. et Torent, « Le peuple noir : la Bretagne », L’Assiette au beurre, 3 octobre 1903, no 131, p. 2201-2216.

1 Cf., notamment, Roediger D.R., The Wages of Whiteness: Race and the Making of the American Working Class, London, Verso Books, 1991 ; Morrison T., Jouer dans le noir: blancheur et imagination littéraire, traduit par Pierre Alien, Paris, C. Bourgois, 1993 ; Ignatiev N., How the Irish became white, New York london, Routledge, 1995 ; Rogin M.P., Blackface, white noise: Jewish immigrants in the Hollywood melting pot, Berkeley Los Angeles London, University of California press, 1996 ; Bernardi D., The Birth of Whiteness: Race and the Emergence of U.S. Cinema, Rutgers University Press, 1996 ; Dyer R., White, London New York, Routledge, 1997 ; Lazarre J., Beyond the Whiteness of Whiteness: Memoir of a White Mother of Black Sons, Duke University Press, 1997 ; Babb V.M., Whiteness visible: the meaning of whiteness in American literature and culture, New York, New York university press, 1998 ; Jacobson M.F., Whiteness of a Different Color: European Immigrants and the Alchemy of Race, New edition., Harvard University Press, 1999 ; Hollinger D.A., Postethnic America: beyond multiculturalism, 10th anniversary ed., revised and updated., New York, BasicBooks, 2000.

2 Ignatiev N., How the Irish became white, op. cit.

3 Cornette J., Histoire de la Bretagne et des Bretons : Tome 2, Des Lumières au xxie siècle, Seuil, 2005, p. 225.

1 Vallaux C., La Basse-Bretagne: étude de géographie humaine, Genève Paris, Slatkine, 1980, p. 192.

2 Monnier J.-J. et Cassard J.-C. (dir.), Toute l’histoire de Bretagne: des origines à la fin du xxe siècle, 2e éd. rev. et corr., Morlaix, Skol Vreizh, 1997, p. 446.

3 Ibid., p. 451-464.

4 Bienvenue A., Mémoires inédits, B. Fol, 104, cité par Durand R., Le département des Côtes du Nord sous le Consulat et l’Empire : essai d’histoire administrative, Paris, F. Alcan, 1926, vol. 2, p. 252.

5 Souvestre É., Les Derniers Bretons, Paris, Michel-Lévy frères, 1854, vol. 2, p. 42.

6 Flaubert G., Voyage en Bretagne: par les champs et par les grèves, [1e éd. 1885], Bruxelles Evry, Ed. Complexe, 1989, p. 199.

7 Ignatiev N., How the Irish became white, op. cit., p. 45.

1 Ibid., p. 46.

2 Monnier J.-J. et Cassard J.-C. (dir.), Toute l’histoire de Bretagne, op. cit., p. 455.

3 Derimas (Docteur), Annales de la société académique de Nantes, 1849, cité dans Ibid., p. 453.

4 Ibid., p. 455.

5 Elegoet L. et M.-T. Cloître, « Les circonstances socio-économiques de l’émigration bretonne aux xixe et xxe siècles », Lesneven, Musée du Léon, 1999.

6 Ignatiev N., How the Irish became white, op. cit., p. 45.

7 De 1880 à 1970, 610 000 Bretons auraient migré vers l’Amérique (États-Unis, Canada et Argentine), selon Jouas J., Ces Bretons d’Amérique du Nord, Rennes, Éd. « Ouest-France », 2005, p. 6.

8 Rivalin, R. P. Congrès des associations ouvrières à Saint-Brieuc, page 211, cité dans Gautier É., L’Émigration bretonne : où vont les Bretons émigrants, leurs conditions de vie, Bulletin de l’entr’aide bretonne de la région parisienne, 1953, p. 166.

1 Euzen (Abbé), La Paroisse bretonne, février 1908, cité dans Ibid., p. 169.

2 Desportes Joseph, Essai démographique sur le département des Côtes-du-Nord, Arras, 1913, cité dans Ibid., p. 183.

3 Ibid., p. 167.

4 Cadic (Abbé François), L’Émigration bretonne vers Paris, Aurillac, 1901, cité dans Ibid., p. 168.

5 Témoignage d’une bonne, La Paroisse bretonne, septembre 1904.

6 Docteur Trégoat, L’Immigration bretonne à Paris, Paris, 1900. (Cité dans Élie Gautier, L’Émigration bretonne, pages 178 à 180).

7 Bernot L. et R. Blancard, Nouville : un village français..., Paris, Institut d’ethnologie, Musée de l’Homme, Palais de Chaillot, 1953, p. 365.

8 Chombart de Lauwe P.-H., Paul-Henry Chombart de Lauwe. Paris, essais de sociologie, 1952-1964, Paris, Éditions ouvrières, 1965, p. 51-52.

9 Etcherelli C., Elise ou la vraie vie, Paris, les Lettres nouvelles, Denoël, 1967.

1 Mordillat G. et F. Jacquet, Douce banlieue, Paris, Éd. de l’Atelier & Éd. Ouvrières, 2005, p. 4 de couverture.

2 Prado P. et G. Barbichon, Vivre sa ville: migrants bretons et champ urbain, Paris, Centre d’ethnologie française, CNRS-DGRST, 1978, p. 94-95.

3 Ibid.

4 Senghor L.S., Négritude et humanisme, Paris, Seuil, coll. « Liberté », n˚ 1, 1964, p. 202.

5 Baudouin de Maison-Blanche J.-M., « Recherches sur l’Armorique, les Armoricains anciens et modernes », M. A. Celt., 1809, iv, p. 353.

6 Michelet J., Histoire de France, Paris, Marpon & Flammarion, 1879, p. 85.

7 À propos du baron de Guénic. Balzac H. de, Beatrix, [1e éd. 1839], www.ebooksgratuits.com/pdf/balzac_21_beatrix.pdf, p. 39.

8 Géniaux C., La Bretagne vivante, 2e éd., Paris, H. Champion, 1912, p. 335.

9 IFOP, « Les Bretons vus de Paris », Dimanche Ouest-France, septembre 2007, p. 1-19.

10 Hegel G.W.F., La raison dans l’histoire: introduction à la philosophie de l’histoire, traduit par Kostas Papaioannou, Paris, Union générale d’éditions, coll. « 10/18 », 1965.

11 Hugo V., Quatrevingt-treize, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1979, p. 248.

12 Balzac H. de, Les Chouans, Paris, Gallimard, coll. « Folio », n˚ 84, 1972, p. 39.

1 Ibid., p. 40.

2 Hugo V., Quatrevingt-treize, op. cit., p. 251.

3 Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations et sur les principaux faits de l’Histoire depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIII., Paris, Garnier frères, 1963, p. 6.

4 Balzac H. de, Les Chouans, op. cit., p. 22.

5 Ibid., p. 34.

6 Michelet J., Histoire de France, op. cit., p. 85.

7 Loudun-Balleyguier E., La Bretagne, paysages et récits, Paris, P. Brunet, 1861, p. 29.

8 Hugo V., Quatrevingt-treize, op. cit., p. 236.

9 Le Coadic R., « Le fruit défendu: force de l’identité culturelle Bretonne et faiblesse de son expression politique », Cahiers internationaux de sociologie, 2001, vol. 111, p. 320-323.

10 Lettre de Victor Hugo à Louis Boulanger, citée dans Balcou J. et Y. Le Gallo (dir.), Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1987, vol. 3/2, p. 13.

11 Cambry J., Voyage dans le Finistère, Nouv. éd., Brest, J.-B. Lefournier, 1836, p. 39.

12 Jacobson M.F., Whiteness of a Different Color: European Immigrants and the Alchemy of Race, op. cit., p. 41.

13 Hugo V., Quatrevingt-treize, op. cit., p. 233.

1 Hegel G.W.F., La raison dans l’histoire, op. cit.

2 Sarkozy N., Discours à l’Université de Dakar, http://www.elysee.fr/president/les-actualites/discours/2007/discours-a-l-universite-de-dakar.8264.html?search=Dakar&xtmc=dakar_2007&xcr=1, consulté le 16 mai 2012.

3 Balzac H. de, Les Chouans, op. cit., p. 40.

4 Hugo V., Quatrevingt-treize, op. cit., p. 249.

5 Sur les peuples « trop vieux » et « trop jeunes », voir Simon P.-J., Pour une sociologie des relations interethniques et des minorités, Rennes, PUR, 2006, p. 157.

6 Hegel G.W.F.,
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