Phrénologie et arts visuels en France au xixème siècle





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Du portrait comme une science

Phrénologie et arts visuels en France au XIXème siècle



« Il y a le phrénologiste artiste, genre appartenant assez généralement à la famille des méconnus et à l’ordre des incompris. Celui-ci peint ou sculpte des têtes monstrueuses et pleines de bosses avec le désir très louable d‘être naturel et vrai. Au salon dernier on voyait un tableau excessivement mauvais, peint d’après ce système » (Eugène Bareste, Les Français peints par eux-mêmes, 1841)1.

Dans l’histoire de l’art, la phrénologie peut-elle être considérée comme un prolongement ou une déclinaison de la tradition physiognomonique ?2 Les artistes s’en sont-ils servi comme ils l’avaient fait de la physiologie lavatérienne3, avec une liberté et une aisance d’autant plus grandes qu’ils avaient contribué, depuis la Renaissance, à fonder et à renouveler les interprétations caractérologiques des visages et des corps ? Répondre par l’affirmative semble aller de soi, tant ces pseudo-sciences étaient utiles aux artistes. Elles leur permettaient d’établir des codes de représentation des caractères nécessaires pour figurer des personnages et faire comprendre leurs actions ou leurs émotions4. Mais elles l’étaient encore davantage pour faire le portrait, activité qui représentait leur première fonction sociale et leur source de revenu la plus fréquente. Les auteurs des traités tant physiognomoniques que phrénologiques utilisés par les artistes recouraient ordinairement à des portraits qui relevaient d’un statut artistique avant d’être « scientifique ». La phrénologie et la physiognomonie se nourrissaient donc des arts plastiques. La réciproque est vraie, formant un échange continu qui légitimait chacun des deux pôles d’un système où les raisonnements prenaient souvent un caractère tautologique. L’art et la science se regardaient l’un l’autre, à la manière de deux miroirs disposés face à face se renvoyant le plus souvent une succession de réflexions vides et de faux-semblants.

La phrénologie présente cependant la particularité d’intéresser les artistes à un moment crucial de leur histoire, celui de l’invention de la photographie en même temps que de la mise en cause la plus radicale jamais opérée de la doctrine de la mimêsis dans le contexte du romantisme. La phrénologie, de part l’ambiguïté et la pluralité des thèses avancées entre 1820 et 1860, paraissait pouvoir représenter des valeurs suffisamment paradoxales pour catalyser les espoirs des portraitistes, qu’ils soient progressistes ou « académiques ». Elle pouvait ainsi apparaître comme une science matérialiste à ses débuts, intéressant par là même des artistes comme David d’Angers, qui, pourtant, en faisait un usage parfaitement et consciemment inscrit dans un processus d’idéalisation. Grâce à la phrénologie, ce sculpteur pensait parfaire son interprétation des visages et des boites crâniennes qu’il prenait pour modèles ; cette démarche était à l’opposé de celle du daguerréotype – qu’il abhorrait d’ailleurs. Conscients de ce travail d’interprétation, les phrénologistes, tout en utilisant les productions artistiques, déploraient parfois de ne pas posséder davantage de moulages sur nature afin de disposer d’un matériel authentique et fiable. Mais, tout aussi fréquemment, ils louaient les artistes de déceler, jusque sous les coiffures échevelées les conformations crâniennes que leur talent leur avait fait pressentir. Il est vrai que nombre de ces phrénologistes étaient eux-mêmes des dessinateurs qui illustraient leurs manuels de leurs propres productions graphiques. Ces portraitistes qui pressentaient la proximité du déclin entendaient ainsi montrer que leur art était une science qu’aucune technique ne saurait approcher ; au point que l’on peut se demander si ces artistes ne s’intéressaient pas à la phrénologie parce qu’elle légitimait leur talent et en leur donnant une utilité sociale.

Artistes et phrénologistes


La phrénologie repose sur l’anatomie cérébrale initiée par Franz-Josef Gall (1758-1828)5. Ce médecin viennois a notamment contribué à mettre en évidence l’existence de zones cérébrales correspondant à des organes ou à des facultés. Dépassant le stade de la dissection, Gall estimait que le crâne constituait en quelque sorte le moulage du cerveau et que l’on pouvait, en étudiant ses caractéristiques, percevoir le développement particulier de certaines facultés. La « crânologie »6 connut très rapidement une extraordinaire diffusion, due en partie à l’interdiction de son enseignement à Vienne, sous la pression des autorités ecclésiastiques. Après un périple en Europe, Gall se fixa à Paris à partir de 1808 où il reçut un accueil très favorable, même si les institutions scientifiques françaises jugèrent négativement ses travaux7. Sa candidature à l’Académie des Sciences ne fut repoussée qu’en 1821 et la phrénologie continua à faire l’objet d’un grand intérêt de la part de nombreux scientifiques, de médecins, d’aliénistes8, mais aussi de criminologistes9, d’écrivains10 et surtout du grand public11.

D’ailleurs la caricature s’empara très vite d’une science que chacun semblait pouvoir mettre en pratique pour diriger sa vie quotidienne et sentimentale12. Daumier et Grandville lui ont consacré quelques traits moqueurs13 qui témoignent de sa diffusion dans le public français, lequel la retrouvait dans quelques vaudevilles qui semblent avoir eu un certain succès14. Des crânes difformes constituèrent aussi un nouveau type de masque de Carnaval15, et la foule pouvait même se procurer dans le commerce des couvercles de tabatières ornés de la classification des protubérances crâniennes16. De multiples bustes phrénologiques portant les zones de Gall et de Spurzheim furent édités, des dizaines de manuels parurent dont certains intégraient la « doctrine de Gall » aux côtés de pratiques divinatoires plus traditionnelles17. Enfin le phrénologiste eut droit à sa Physiologie, témoignage incontestable de sa diffusion dans la société française de la monarchie de Juillet. Les multiples charges dont la phrénologie fut l’objet ne font que confirmer l’ampleur de sa diffusion et des discussions qu’elle suscita.

Paru en 1832, le premier numéro du Journal de la Société phrénologique de Paris fait état de la liste des membres fondateurs parmi laquelle on relève des noms d’artistes18. Les plus importants peuvent être formellement identifiés : les statuaires David d’Angers, Denys Foyatier, Henri Lemaire19 et le peintre François Gérard, membre à la date du 14 juin 183120. Bien que cette liste soit courte, la présence d’artistes aussi importants que David d’Angers ou Gérard est assez éloquente de l’impact de la phrénologie et de l’importance que pouvaient lui accorder des esprits ouverts et curieux. De plus cette liste ne saurait être exhaustive, les frères Dantan n’apparaissant pas21.

Les artistes dont l’intérêt pour la phrénologie est avéré sont peu nombreux, et pour certains peu documentés22. Par ailleurs, vérifier l’impact de la phrénologie sur une œuvre suppose que des témoignages précis l’indiquent, si possible de la main de l’artiste. En l’absence de ce type de documentation, l’historien ne pourrait avoir recours à l’approche phrénologique pour l’appliquer aux têtes peintes ou sculptées. Il va sans dire que le résultat d’une telle démarche serait incertain, la phrénologie étant elle-même une science improbable. De plus, son exploitation artistique est entachée de subjectivité ; dès lors, s’en aller scruter les conformations crâniennes des statues ou des portraits n’aurait guère de sens.

David d’Angers a laissé de nombreux témoignages qui attestent de son intérêt pour la phrénologie. Il est probablement né dès le début des années 1810, par l’intermédiaire de son amitié avec Pierre-Augustin Béclard, natif d’Angers, qui proposa à la Faculté de médecine de réunir une collection de crânes et de moulages de têtes23. Le musée d’Angers conserve des dessins de l’artiste de cette époque, dont celui d’un crâne humain. Le buste intitulé La Douleur, qui permit à son auteur de remporter le concours de la tête d’expression et d’entrer dans l’atelier de Jacques-Louis David, est très proche d’un dessin montrant une dissection du cou, probablement réalisée par Béclard à la même époque. Les carnets et les notes autographes de David d’Angers renferment de multiples allusions à la phrénologie. Le médaillon représentant Spurzheim, le plus célèbre continuateur de Gall, témoigne du crédit que le sculpteur accordait à cette « science ».

Malheureusement, les autres artistes cités parmi les membres fondateurs de la Société phrénologique de Paris n’ont pas laissé un matériel aussi important. Denys Foyatier est l’auteur d’un buste de Gall présenté au salon de 1822 et placé sur la tombe du médecin au Père Lachaise24. En outre, il réalisa un moulage après décès de la tête du défunt afin de qu’il soit inhumé avec le corps. Gall avait en effet exprimé le souhait que son crâne entrât dans sa collection phrénologique. Le corps, embaumé par Alexandre Dumoutier, fut donc enterré avec le moulage de la tête, « afin que les hommes chargés de déposer le corps dans le cercueil ne s’aperçussent pas de l’enlèvement de la tête véritable »25. C’est peut-être par l’intermédiaire de François Gérard, auquel il avait été recommandé par François-Frédéric Lemot, que le jeune sculpteur a été introduit auprès du fondateur de la phrénologie. Le savant et l’artiste semblent avoir été très familiers26. Gall, qui soignait les yeux de Foyatier, lui conseilla d’étudier l’anatomie et s’intéressait à un homme dont la biographie ne pouvait que renforcer les thèses phrénologiques27. D’une constitution faible28 et issu d’un milieu modeste, Foyatier était parvenu à accomplir ce à quoi ses facultés le prédestinaient, ainsi que le note Gall avec satisfaction dans son principal ouvrage29. Mais les liens établis entre artistes et phrénologistes sont assez ténus, dans l’état actuel de nos connaissances30. Philippe Sorel, en étudiant l’œuvre de Dantan Jeune31, a mis en évidence l’intérêt particulier de ce sculpteur et de sa famille pour la phrénologie. Il indiquait alors que le phénomène avait probablement plus d’ampleur, notamment chez David d’Angers, ce que nous avons depuis lors vérifié32 grâce aux nombreux témoignages écrits laissé par cet artiste.

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