Considérations générales





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Introduction générale

Depuis plus d’un siècle et demi, les Américains utilisent avec une tranquille certitude le terme de « Réforme » (Reform) pour rendre compte des courants de pensée et des mouvements sociaux qui, visant à améliorer, voire à révolutionner la société, se sont manifestés sur leur territoire durant les années 1815-18601. En revanche, quand il s’agit de désigner les phénomènes analogues qui, en France, marquent cette période, et plus particulièrement la monarchie de Juillet, aucune expression n’a jamais recueilli l’unanimité. Il existe pourtant, à partir de l’extrême fin des années 1820 et jusque vers le milieu du siècle, de fortes similitudes entre les États-Unis et la France, en ce qui concerne un certain nombre d’idéologies ou de mouvements, tels l’abolition de l’esclavage, l’« affranchissement » de la femme, le socialisme dit utopique, la réforme du système pénal — cette liste est loin d’être exhaustive2.

La présente thèse est née d’une interrogation sur la coexistence d’une ressemblance de fait et d’une différence terminologique : pourquoi deux situations nationales présentant de telles analogies ont-elles été pensées et désignées d’une manière aussi dissemblable — à l’aide d’un terme consacré dans le cas américain, moyennant un incontestable flou lexicographique dans le cas français ? De cette première question, on passe logiquement à d’autres : l’histoire des deux pays à cette époque comporterait-elle, sous la surface des ressemblances, d’irréductibles différences de fond ? Ou bien ne faut-il voir dans l’asymétrie des désignations qu’une différence de représentation mentale ? Et, si tel est le cas, à quel moment cette asymétrie s’est-elle opérée, et à quoi cela est-il dû ?

Ces questions une fois formulées, s’est imposé à l’esprit l’intérêt d’une double entreprise comparative : historique, fondée sur les sources, et historiographique, à partir des études. Voilà les deux fils conducteurs de la présente thèse, qui s’entremêlent tout au long de quatre « études de cas » : deux comparaisons proprement dites, portant respectivement sur l’abolitionnisme et le féminisme en France et aux États-Unis, comparaisons prolongées et complétées par deux études d’interactions, le fouriérisme aux États-Unis (soit l’importation en Amérique d’une doctrine française) et la réforme pénitentiaire en France (soit l’élaboration dans ce pays de nouveaux systèmes pénitentiaires par référence à des réalisations américaines). On en espère non seulement un éclairage sur chacun des quatre phénomènes mais aussi, de par le croisement des éclairages, quelques lumières sur la nature de deux cultures nationales, l’américaine et la française, durant le deuxième quart du XIXe siècle, voire plus largement.

Considérations générales


Délimitons d’abord brièvement le domaine de la recherche. Il s’agit ici de définir, sur le plan le plus général, le propos de la thèse — et, simultanément, ce à quoi elle ne prétend aucunement. Elle s’inscrit dans le champ de l’étude des « relations interculturelles anglophones et francophones3 ». Par culture, on fait référence à l’ensemble des comportements, des représentations, des valeurs, des opinions ou des croyances qui caractérisent une collectivité, en l’occurrence une collectivité nationale4 — française d’une part, américaine de l’autre. Sont concernés non seulement les aspects de la culture qui se rapportent au « domaine de l’esprit5 », ce qui renverrait à l’acception traditionnelle du terme de culture dans le « champ intellectuel » français6, mais aussi — plus généralement et fondamentalement — les manières de penser et d’agir sinon communes à tous les membres de ladite collectivité, du moins suffisamment répandues dans ce groupe pour en constituer un trait distinctif7. L’« interculturel » concerne les rapports entre les cultures, ainsi définies. Dans la présente recherche, la notion de « relations interculturelles » englobe tout ce qui touche aux échanges entre la France et les États-Unis : voyages, transferts, etc., de personnes et de biens matériels, mais aussi d’idées, et, plus largement, tout ce qui, caractéristique d’un pays, se diffuse dans l’autre pays et peut y exercer une certaine influence — l’objet du transfert s’inscrit dès lors dans un cadre non plus uniquement national, mais international, en l’occurrence transatlantique.

Il est clair toutefois que, dans sa généralité, l’expression d’« étude(s) interculturelle(s) » n’apporte pas à elle seule toutes les précisions souhaitables. Soulignons donc que la présente thèse consiste en une étude binationale États-Unis/France, cas particulier du couple anglophone/francophone. Certes, la Grande-Bretagne constitue un troisième référent, qui ne sera jamais perdu de vue, attendu que, d’une part on relève des similitudes avérées entre les trois pays (il est incontestable que les quatre mouvements étudiés dans cette thèse existent sur le territoire anglais, parfois même y dominent la scène internationale8), d’autre part l’Angleterre joue à bien des égards le rôle d’intermédiaire dans les relations culturelles entre la France et les États-Unis. Néanmoins l’aire nationale britannique n’est pas traitée en tant que telle. À cela plusieurs raisons, dont la plus évidente et la plus importante est que, en dépit de ce qui vient d’être dit, la Grande-Bretagne présente une situation très particulière qui la distingue à la fois de la France et des États-Unis (révolution industrielle et mouvement ouvrier précoces, régime politique de type libéral acquis depuis plus d’un siècle, retrait et isolation par rapport au Printemps des peuples qui fleurit sur le continent en 18489, historiographie spécifique, position stratégique, hégémonie sur le monde anglophone, etc.) et qui, surtout, rend nécessaire une étude particulière qui dépasse le cadre de cette recherche : on n’a pas les moyens d’incorporer une aire nationale supplémentaire dans sa totalité.

La perspective franco-américaine constitue également un cas particulier des relations transatlantiques, cet adjectif qualifiant une forme de lien entre l’Amérique et l’Europe, plus précisément entre les États-Unis, auxquels les historiens ajoutent parfois le Canada, et un ou plusieurs pays européens, notamment la Grande-Bretagne et la France. À ce propos, soulignons qu’à l’époque ici considérée, l’Amérique du Nord anglophone relève indéniablement de la civilisation occidentale moderne10. Malgré la présence d’Indiens indigènes et d’esclaves venus d’Afrique, les États-Unis se définissent comme une nation d’origine européenne. En 1830, le pays possède déjà un passé, qui plonge ses racines dans l’époque coloniale de la nation anglo-américaine, et si la rupture de la Révolution instaure un État-nation, nouvelle entité politique indépendante, elle n’efface pas le fond « culturel » anglais et/ou britannique de la société américaine. Bien évidemment, ce fond évolue et revêt des aspects distincts de ce qu’on observe en Grande-Bretagne11, en un mot il s’américanise. Il n’en reste pas moins que les États-Unis participent de la même grande « aire civilisationnelle » que la France, aire transatlantique, plus précisément nord-européenne et nord-atlantique, puisant ses principes à la même double source gréco-romaine et judéo-chrétienne, profondément marquée à la fois par l’histoire longue du christianisme européen et l’histoire plus récente de la modernité. On étudie donc ici deux « cultures nationales » co-existant au sein d’une civilisation commune — on pourrait dire, avec Louis Dumont, « deux variantes nationales » de la même civilisation12.

D’un autre côté, on ne saurait sous-estimer l’importance du partage religieux entre monde catholique et monde réformé, ainsi que celui, juridique, entre droit romain et droit coutumier (Common Law). Plus généralement, la question reste ouverte de savoir si les sociétés, incontestablement diverses, de la Méditerranée antique, de la Chrétienté latine et de l’Europe occidentale moderne (sans parler des extensions de celle-ci outre-mer), peuvent être considérées comme relevant d’une seule et unique « civilisation ». En tout état de cause, quand on s’interroge sur le destin singulier du monde anglophone — médiocre périphérie du continent européen jusqu’au XVIe siècle, devenue aire dominante par le truchement de l’hégémonie britannique au XIXe et du leadership américain au XXe — le meilleur point de départ intellectuel est peut-être bien de considérer l’Angleterre et ses extensions non comme une composante parmi d’autres de la civilisation occidentale, mais comme une variante atypique d’une civilisation continentale dont les fleurons furent historiquement l’Italie puis la France, civilisation édifiée sur le double pilier de l’universalisme juridique (romain) et de l’universalisme religieux (catholique).

Concernant la France et les États-Unis durant le deuxième quart du XIXe siècle, ce sont bien des phénomènes semblables qu’on retrouve dans les deux pays, une partie de la recherche consistant précisément à se demander, notamment dans le cas des comparaisons, qui portent sur l’abolitionnisme et le féminisme, ce qui est proprement français et ce qui est proprement américain dans un mouvement qui se déploie à l’échelle internationale, et proprement transatlantique.

Pour cela, la démarche choisie est doublement historique : elle est historiographique — en ce qu’on s’y réfère amplement aux recherches effectuées par les historiens ou par ceux qui dans leur discipline font œuvre d’historiens — et elle est historique au sens strict, en ce qu’on y enquête aussi, à partir des sources, sur les phénomènes historiques eux-mêmes, et non pas uniquement sur la manière dont les ouvrages postérieurs en ont rendu compte. Le tout sans préjuger du type d’approche requis par la logique de la recherche : se mêlent donc ici diverses branches de l’histoire : sociale, politique, religieuse, économique, culturelle et intellectuelle… En fin de compte, cette étude binationale de nature historique, au sens large du terme, se définit sans doute avant tout comme un travail comparatiste, où l’on n’hésite pas à utiliser, sans établir a priori de hiérarchie, l’abondante matière disponible dans le champ des études américaines comme dans celui de l’histoire française.

Si l’absence de symétrie terminologique entre États-Unis et France pour désigner globalement une période en apparence analogue dans les deux pays a conduit à adopter une démarche comparative, elle a aussi suscité une démarche d’ensemble. La thèse a ainsi pris la forme de quatre « études de cas », ce qu’on pourrait juger inapproprié ou présomptueux si les développements correspondants étaient totalement indépendants les uns des autres. Tel n’est cependant pas l’objectif visé, même si chaque partie possède son unité interne : chaque rapprochement, bien que présentant un intérêt propre, se met d’abord au service du tout. En outre, il ne pouvait non plus s’agir de réaliser quatre monographies spécifiques, exhaustives sur le double plan historique et historiographique, parce que c’est l’aspect comparatiste qui prime. Autrement dit, la préoccupation essentielle, celle de l’étude franco-américaine, ne peut être perdue au profit d’un traitement approfondi concernant strictement le plan national. Même dans les études d’interactions, sans doute plus délicates à cet égard que les comparaisons proprement dites, on cherche à focaliser les analyses sur la relation franco-américaine, en s’intéressant moins aux aspects purement nationaux qu’aux aspects « croisés » : in fine, l’intérêt consiste bien à analyser deux cultures nationales, non à épuiser la connaissance d’une seule. En somme, cette démarche consiste à appréhender un problème dans son ensemble par le biais de questions spécifiques toujours inscrites dans un tout.

Construction de la comparaison

Terme américain de la comparaison


On l’a dit, c’est un constat qui se trouve à l’origine de ce travail : durant le deuxième quart du XIXe siècle, naissent et se développent aux États-Unis plusieurs courants de pensée et/ou mouvements sociaux, comme l’abolitionnisme, les sociétés de tempérance, le pacifisme, les campagnes pour les droits des femmes, l’application de nouveaux systèmes dans le domaine éducatif, pénitentiaire ou hospitalier, la mise en œuvre d’expériences de socialisme utopique dans l’optique d’une réforme sociale globale, souvent liée au mouvement ouvrier, syndicaliste ou coopératif naissant, etc.

Si différents soient-ils, ces courants ont en commun de viser, par la lutte contre un « mal » social particulier et l’amélioration qu’ils en espèrent de la société tout entière, à la régénération de cette dernière — de l’homme même. Les contemporains, aux États-Unis, parlèrent de Reform ; plus tard, les historiens introduisirent l’adjectif antebellum pour désigner le phénomène considéré dans son ensemble jusqu’à la guerre de Sécession. Diverses luttes se trouvent ainsi subsumées sous le terme de « Réforme » (Antebellum Reform), dont elles constituent en quelque sorte les « branches ». Ces composantes, variées dans leurs objectifs, le sont également dans la forme qu’elles prennent : les courants de pensée ou les idéologies s’incarnent dans des mouvements à la base plus ou moins large ; il est fréquent que de là naissent des structures associatives locales ou nationales. Dans le cas de l’abolitionnisme, par exemple, le mouvement s’appuie sur la presse anti-esclavagiste, les premières sociétés régionales voient le jour au début des années 183013, une association nationale (American Anti-Slavery Society) est fondée en décembre 1833, et à la fin de la décennie, ce sont près de 200 000 membres que cette association peut revendiquer, en faisant la somme des personnes ayant adhéré à ses nombreuses antennes locales dispersées dans toute la partie Nord du pays.

Terme français de la comparaison


De son côté, la France post-napoléonienne, particulièrement sous la monarchie de Juillet, se montre non seulement d’une grande inventivité politique et institutionnelle, mais également fort active dans le champ socio-économique ou religieux. Les années 1830-1848, à cet égard sans doute les plus fécondes entre la chute de l’Empire et les débuts de la troisième République, délimitent une période marquée par l’émergence et l’affirmation de la « question sociale », période qui voit s’épanouir le socialisme utopique, dans la lignée de Saint-Simon ou de Fourier, se multiplier les appels à l’émancipation en faveur de « la » femme et « du » prolétaire, mais également se tenir des débats passionnés concernant l’abolition de l’esclavage ou l’organisation du travail, le système pénal ou le traitement des aliénés, dans lesquels s’affrontent les tenants de courants de pensée distincts. Or les historiens, français ou non, ne possèdent pas de terme consacré pour rendre compte globalement des courants et/ou mouvements qui se sont manifestés sous le règne de Louis-Philippe. D’une part, les découpages chronologiques ne respectent que rarement les limites 1830-1848, d’autre part ni la formule « ère des révolutions14 », qui pourtant rend compte de ce bouillonnement, ni aucune autre parmi les expressions qui certes correspondent plutôt aux découpages d’ordre politique proposés par les historiens des États-Unis — « The Jacksonian Era » et ses nombreux avatars15 —, telles que « Monarchie censitaire16 », « France des notables17 », plus largement « premier XIXe siècle », ne s’est clairement imposée.

Ce déséquilibre a suscité cette thèse, il pose également problème : dans la mesure où les cadres d’analyse utilisés par les historiens des États-Unis et ceux de la France sont à l’évidence différents mais que certains phénomènes qu’on observe dans les deux aires nationales paraissent dans une certaine mesure similaires, manifestent une indéniable convergence, comment effectuer une étude conjointe des deux courants ? Autrement dit, comment légitimer une analyse comparative de deux vastes « mouvements réformateurs » dont seul l’un porte un nom consacré ?

Pour résoudre le problème, on a eu recours, afin de construire le terme français et de pouvoir ainsi poser les bases conceptuelles de l’étude, à une structuration empruntée à Paul Bénichou. Ce dernier montre comment l’« Utopie », en niant les valeurs de la société bourgeoise dans laquelle elle se développait, finit par se fixer dans la réalité sociale et par s’allier aux forces de contestation, tel le « parti démocratique », pour rejoindre le mouvement social et « formuler ainsi une des versions les plus populaires de l’humanitarisme18 » ; selon le processus décrit par Bénichou, on passe, notamment par le double biais de la dissidence saint-simonienne incarnée par Pierre Leroux et des disciples de Fourier, « de l’Utopie à la démocratie humanitaire19 ». Ces termes, « utopie » et « démocratie humanitaire », considérés à titre d’hypothèse de travail, rendent possible le parallèle avec la « Réforme » (Reform) américaine, et légitiment la présente étude comparative. Ces notions serviront en effet de point de départ à la mise en regard des deux phénomènes.

Nature de l’étude comparative


Ainsi, c’est une réalité dûment attestée sur le plan historique et historiographique, à savoir les idées et les activités réformatrices aux États-Unis durant les quatre décennies précédant la guerre de Sécession — d’où l’expression de Antebellum Reform —, qui a servi de point de départ à la comparaison ; le pendant français résulte quant à lui d’une construction réalisée en vue de justifier cette méthode. On ne saurait toutefois souligner trop fortement que cette construction n’est pas artificielle, parce que dans les deux pays et au même moment un certain nombre de sujets donnent lieu à des débats et à des mobilisations qui présentent de frappantes similitudes ou convergences.

Pour traiter comparativement les deux situations nationales, la possibilité théorique s’offrait d’adopter une approche globale en considérant l’ensemble de ces sujets dans les deux pays. En raison de l’ampleur d’une telle tâche et des risques de dispersion qu’elle comportait, il a paru préférable de sélectionner un nombre limité de sujets essentiels et de réaliser des « études de cas ». Chaque composante de la « Réforme » américaine et de son pendant français présente en effet des particularités précieuses pour souligner, en l’isolant, un aspect spécifique de la question globale et qu’un traitement indifférencié risquait de masquer ; ainsi l’abolitionnisme éclaire-t-il parfaitement le caractère religieux de la « Réforme » américaine, alors que le féminisme met en lumière l’universalisme de son pendant français, par exemple, cependant que le fouriérisme permet d’appréhender la particularité des valeurs d’ordre socio-économique prépondérantes aux États-Unis et le processus d’adaptation des éléments étrangers ou que les débats sur la prison font ressortir la prégnance de la dimension nationale en France — tous aspects qu’une approche d’ensemble tendrait à rendre moins saillants. On a donc opté pour la formule consistant à réaliser plusieurs études de détail, à savoir deux comparaisons, entre abolitionnisme et abolitionism d’une part, entre féminisme et feminism d’autre part, suivies de deux études d’interaction, en l’occurrence le fouriérisme aux États-Unis et la réforme pénitentiaire en France.

Thèmes d’étude retenus


Le choix de ces quatre sujets s’explique par des considérations à la fois générales et spécifiques à chaque cas. Au point de vue général, n’ont été retenus que des sujets d’une importance indéniable dans l’histoire des deux pays. Force est toutefois de constater qu’il n’existe pas de thème qui s’impose à l’attention comme central à la fois en France et aux États-Unis, et qui puisse de ce fait fournir un pivot à l’étude comparative. Il a donc fallu trouver une autre voie, en partant d’un autre constat, à savoir le fait, universellement admis, qu’aux États-Unis l’abolitionnisme constitue la principale composante de la « Réforme ». C’est donc à partir de cette composante que l’on a construit la comparaison franco-américaine. De plus, une mobilisation contre l’esclavage existait également en France jusqu’en 1848 — date à laquelle ce dernier est aboli — et les protagonistes de chaque pays, les chefs de file à tout le moins, n’ignoraient généralement pas les événements qui survenaient hors de leurs frontières. Si cette lutte présentait des aspects spécifiques dans chacune des deux aires nationales, l’objectif concret restait identique de part et d’autre de l’Océan : il s’agissait, durant les années 1830 et 184020, de mettre un terme à l’esclavage, tant dans les colonies du Royaume que dans le Sud de l’Union. L’abolitionnisme constitue donc un excellent objet de comparaison.

C’est également le cas du féminisme. Les historiens des États-Unis ont coutume d’inclure le mouvement féministe américain dans la « Réforme21 ». Cette démarche s’impose à eux d’autant plus naturellement que les militants féministes défendent souvent d’autres causes dont l’appartenance au courant global est considérée comme acquise : ainsi, les pionnières qui fondent le Woman’s Rights Movement à la fin des années 1840 sont pour la plupart liées au mouvement abolitionniste et/ou aux campagnes en faveur de la tempérance, à l’instar de Lucretia Mott, de Elizabeth Cady Stanton, de Susan B. Anthony, etc. Leurs alliés masculins (Frederick Douglass ou William Lloyd Garrison par exemple) jouent eux aussi un rôle prépondérant dans la lutte pour l’émancipation des esclaves. Ces données invitent à ne pas dissocier ces deux thèmes dans la perspective de la « Réforme » américaine. Surtout, on observe au même moment, en France et aux États-Unis, sans qu’il y ait de réels échanges personnels entre les protagonistes, que les revendications en faveur des femmes prennent forme et se structurent. À cet égard, les années 1830-1848 constituent dans les deux pays une période charnière, qui aux États-Unis s’ouvre par une participation pleine et entière de membres féminins aux activités de la branche radicale du mouvement abolitionniste et se clôt avec la fondation de la première organisation féministe (Woman’s Rights Movement), et qui en France va de l’engagement militant des prolétaires saint-simoniennes à un tournant dans les revendications féministes, lié principalement à l’adoption du suffrage universel par la Deuxième République.

C’est par un autre rapprochement que l’on peut passer de l’étude du féminisme à celle du socialisme utopique, thème indispensable dans un travail consacré aux courants de pensée et aux mouvements sociaux durant le deuxième quart du XIXe siècle, au vu de la prégnance qu’il avait alors acquise de part et d’autre de l’Atlantique. En effet, la question de la femme, sa place dans la société, son statut ou son rôle, intéressa l’ensemble des penseurs utopiques du XIXe siècle, Saint-Simon, Fourier, Cabet, Owen et d’autres. Mais, plutôt que de proposer une comparaison entre les manifestations de l’utopie (publications, fondation de communautés expérimentales, etc.) dans le cadre français et dans le cadre américain, où la présence de nombreuses communautés religieuses et laïques22 constitue un fait marquant dans l’histoire du XIXe siècle23, on a choisi de varier l’angle d’approche et de se demander dans quelle mesure l’importation d’une doctrine étrangère pouvait avoir lieu, sous quelle forme, selon quel mode d’adaptation, voire comment elle pouvait, le cas échéant, exercer une influence dans le pays de réception. C’est ainsi que, dans la troisième partie de la thèse, on propose une étude de l’« associationnisme », autrement dit du fouriérisme aux États-Unis, caractéristique des années 1840 au point de symboliser, dans une certaine mesure, la « Réforme » durant cette décennie.

Enfin, dans la logique de la démarche d’ensemble, il a paru intéressant de chercher un symétrique à cette étude d’interactions de la France sur les États-Unis. Pour cela, on a choisi la réforme pénitentiaire alors mise en pratique dans le Nord de l’Union, fondée sur le silence, le travail et la cellule individuelle (permanente ou nocturne). Bien connue en France, cette réforme y donna lieu pendant deux décennies à des débats passionnés — sans doute les plus virulents à s’être déroulés durant la monarchie de Juillet par référence aux États-Unis —, ainsi qu’à l’élaboration de plans divers ; à elle seule, elle symbolisait pratiquement l’esprit réformateur français de l’époque. Notons également que ce sujet constitue d’autant mieux un pendant du fouriérisme aux États-Unis que dans les deux cas, il importait pour les partisans de réorganiser la société, voire de régénérer l’homme.

Thèmes d’étude non retenus


Plusieurs thèmes qui s’imposaient à l’attention n’ont pourtant pas, tout bien réfléchi, été retenus. Il s’agit, premièrement, de la lutte contre la consommation d’alcool. À ce sujet, le déséquilibre entre les données américaines et françaises s’est révélé tellement fort qu’il invalidait tout projet comparatif. En effet, si les « sociétés de tempérance » regroupèrent dès le début du siècle de très nombreux Américains des deux sexes, au point d’acquérir le statut d’un véritable phénomène culturel dans les États-Unis d’avant la guerre de Sécession, force en revanche est de constater que les Français n’accordèrent jamais une grande attention à ce sujet. Non que l’ivrognerie ne produisît pas dans l’Hexagone des effets ravageurs ; mais il semble que la nécessité d’éradiquer ce mal, surtout à la manière américaine, n’ait pas sauté aux yeux des Français : « […] on n’y vit qu’une curiosité de plus, une idée saugrenue de protestant yankee. Mais puisque pratiquement personne ne propose d’imiter les États-Unis en ce domaine, […] on passe aux Américains cette fantaisie24. »

Ensuite, le mouvement ouvrier : fondamental en France à partir du deuxième quart du XIXe siècle, on l’a ici, après réflexion, écarté pour deux raisons principales. La première tient au déséquilibre entre l’importance prise par la « question sociale » en France dès la Restauration et surtout sous la monarchie de Juillet, et le fait que le mouvement ouvrier peine à s’affirmer aux États-Unis avant la guerre de Sécession. Non seulement on observait une disproportion analogue à celle qu’on vient d’évoquer à propos de la lutte anti-alcoolique, mais surtout la comparaison, en principe possible, s’annonçait tellement complexe entre deux idéologies et deux mouvements très dissymétriques qu’il eût fallu consacrer à ce seul sujet une étude approfondie. La seconde raison tient au fait que les historiens de la « Réforme » américaine n’ont pas systématiquement inclus dans la définition de ce phénomène le pendant, pour les États-Unis, du mouvement ouvrier français. Ronald Walters explique ainsi que les réformateurs (Reformers) n’éprouvaient ni sympathie pour le mouvement ouvrier en formation, ni intérêt pour les problèmes des ouvriers ; seuls retenaient leur attention les pauvres bons et honnêtes, injustement frappés (« the helpless and virtuous ones »), c’est-à-dire ceux qu’ils pouvaient faire bénéficier de leur « philanthropie » au bénéfice de leur(s) propre(s) cause(s)25.

Enfin, on a aussi choisi de ne pas traiter de nombreux sujets qui, bien que faisant partie du mouvement de la « Réforme » américaine, posent dans le cas présent deux problèmes. Il est clair qu’à partir des années 1830 les États-Unis sont le terrain d’un « incroyable foisonnement des réformes26 » : la période qui va jusqu’à la guerre de Sécession se caractérise non seulement par une grande activité dans les domaines qu’on étudie ici, mais également, on l’a dit, par de véritables croisades anti-alcooliques, et encore par la fondation de communautés religieuses ou laïques en maint endroit, par un vaste mouvement pacifiste, par l’apparition et le développement de « sciences » théoriques ou pratiques concernant le corps et l’esprit (régimes alimentaires multiples, médecines parallèles diverses, spiritisme, etc.), par des campagnes de toutes sortes, telle que celle menée pour ou contre le repos dominical (d’une ampleur tout à fait remarquable dans les années 1840, ce sujet concerne la distribution du courrier le dimanche, l’éclairage au gaz dans les églises ou la tenue de réunions non explicitement religieuses), etc. Pour avoir un aperçu de la vigueur de cette prolifération, large éventail allant du plus sérieux au plus extravagant, il n’est que d’examiner la rubrique « Reformatory » ouverte par Garrison dans son hebdomadaire The Liberator, et dans laquelle les réformes autres que l’abolitionnisme trouvaient un espace d’expression. Du côté français, cependant, malgré la présence avérée de partisans de la paix internationale ou d’adeptes de la phrénologie, la diversité et l’abondance, tout comme l’étendue de la mobilisation, sont bien moindres. Un double critère d’exclusion s’impose donc : premièrement, la dissymétrie par trop extrême entre les deux pays gêne la démarche comparative. Deuxièmement, la marginalité ou en tout cas l’importance très secondaire de thèmes finalement « mineurs » invite à ne pas retenir ces thèmes dans la présente étude.

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